TESNIÈRE, Valérie, LESQUINS, Noémie. La bibliothèque numérique européenne : une stratégie culturelle de la Toile. Bulletin des bibliothèques de France, 2006, tome 51, numéro 3.
1. Résumé
Après avoir rapidement démontré la place prépondérante dans les médias de moteurs de recherche, tels Google et Yahoo!, les auteurs nous expliquent comment, pour fidéliser leurs utilisateurs ces moteurs se lancent à la conquête de contenus autrefois réservés au domaine de la documentation.
Tous les acteurs de la chaîne de l'écrit n'ont pas encore appréhendé les changements induits par l'Internet.
Jusqu'à présent, en France, les journaux ont bien compris l'intérêt que peut représenter la mise en ligne de leurs documents et proposent donc des outils performants pour y accéder. De même, les revues en lignes tendent à se développer. En revanche, les éditeurs de littérature générale ne semblent pas encore avoir identifié leurs intérêts pour cet outil.
Le problème de la majorité des bibliothèques vis-à-vis d'Internet a, jusqu'à récemment, été avant tout une question d'archivage du web et de dépôt légal. La possibilité d'offrir des documents numériques a été très inégalement appréciée. Aujourd'hui, la Library of Congress américaine et la Bibliothèque nationale de France sont les deux organismes les plus avancés dans ce domaine, mais de nombreux projets ont vu le jour ces derniers mois.
Au niveau européen, deux grands projets existent déjà : MICHAEL, et TEL. MICHAEL doit répertorier les différentes ressources numériques culturelles et patrimoniales. TEL (The European Library) devait initialement proposer un accès aux différents catalogues des grandes bibliothèques européennes, il a maintenant hérité du projet de Bibliothèque numérique européenne.
La BNUE n'ayant pas les moyens de rattraper le retard technologique qu'elle a sur les grands moteurs de recherche, son but doit donc être de proposer un service différent en tirant profit des compétences de ses membres (ex : les bibliothèques sont expertes pour la normalisation).
L'objectif politique du projet est d'offrir un service à destination du grand public qui sera également utile à la recherche. De plus, la qualité des services proposés sera plus importante pour les utilisateurs que la quantité puisque la majorité des documents seront également accessibles via les moteurs de recherche classiques. Les documents étant sélectionnés par la BNUE, le fonds s'en trouvera valorisé. Il s'agira donc de proposer une interface unique pour accéder aux documents des diverses structures, qu'ils soient libres de droits ou non. La recherche de ces documents devra être plus pertinente et explicite que celle de Google par exemple.
La BNUE devra également proposer un accès multilingue aux documents. Les européens bénéficient d'un avantage technologique en la matière par rapport aux anglo-saxons et il est prévu de l'exploiter. Cependant, à cause de problèmes techniques, juridiques et politiques seuls les traductions existantes devraient être proposées dans un premier temps.
L'ensemble des documents devra être accessible via une interface unique, ce qui devrait permettre, selon les professionnels de l'information, de fidéliser la clientèle. Les éditeurs ou sociétés de gestion collective ont également besoin d'une plateforme permettant la gestion de la rémunération des œuvres sous droits proposées en ligne. En effet, la question des droits d'auteur est un problème capital. Pour le résoudre, seule la signature de contrats avec les ayants droit ou des sociétés de gestion collective constitue une solution durable et permettant de rémunérer équitablement les auteurs.
Le type de documents que la BNUE entend proposer en priorité concerne principalement des documents patrimoniaux, fondamentaux de la culture européenne. Pour ce faire, les bibliothèques seront les principaux fournisseurs de contenus. La participation des éditeurs au projet sera également indispensable pour atteindre les objectifs quantitatifs, car ce n'est pas moins d'un million de documents numériques que la France entend proposer d'ici quelques années. Ces derniers, en rejoignant la BNUE y gagneraient une valorisation de leurs fonds plus efficace.
Pour la mise en œuvre du projet, les acteurs seraient divisés en catégories selon leurs missions : fourniture de contenus, intégration de contenus, gestion de l'espace payant. Il faut souligner que certains acteurs peuvent avoir différentes missions. Sur le plan technique, l'architecture future de la BNUE n'est pas encore arrêté, même s'il semble que la solution d'une architecture à mi-chemin entre centralisation et décentralisation totale soit privilégiée, tant pour des raisons politiques que financières.
Le problème du financement de la BNUE est rapidement abordé par les auteurs de l'article, mais cette question reste en suspens car rien n'est encore finalisé.
À l'heure actuelle, différents projets de numérisation de documents écrits existent déjà en Europe et la BNUE devra collaborer avec les institutions qui les mettent en œuvre. Qu'il s'agisse d'organismes privés ou publics, chaque participant pourra faire profiter les autres de ses compétences.
La création de la BNUE est donc un projet ambitieux puisqu'il se veut fédérateur de tous les projets européens traitant de la mise en ligne de documents numériques à même de garantir une forte visibilité sur le web à la culture européenne.
2. Critique
Cet article est très complet sur les choix que devront faire les différents acteurs du projet de la BNUE. Les questions du contenu ainsi que les questions techniques sont présentées de manière satisfaisante compte tenu du fait que le projet n'en est qu'à ses débuts et que d'autres problèmes ne manqueront pas d'être soulevés.
On peut toutefois regretter l'absence d'un état des lieux précis des projets de numérisation en cours en Europe. En effet, les auteurs donnent l'impression que seule la France est réellement engagée dans ce domaine. La BNUE devant, par définition, être européenne, il aurait été intéressant de voir ce que les différents pays peuvent apporter au projet.
Enfin, l'article explique que la BNUE a été lancé pour faire face à un projet de Google qui menacerait la survie de la culture européenne. Or, rien ne prouve aujourd'hui que le projet de Google sera couronné de succès. Le livre électronique a été un échec commercial voilà quelques années, il réapparait timidement aujourd'hui, mais il est encore trop tôt pour dire si une demande existe pour ce type de document. Autrement dit, même si Google propose des millions d'ouvrages accessibles en ligne, il se peut tout à fait que son service soit un échec par manque d'utilisateurs. La BNUE serait donc confrontée au même problème. Une partie étudiant la pratique de la lecture de documents numériques auprès d'utilisateurs potentiels aurait permis de valider, au moins en partie, le concept même du projet.